mardi 26 janvier 2021

La nature de Dieu


 Dieu est-il anthropomorphe ? Pense-t-il comme un humain ? Il est de bon ton de se moquer de la religion en parlant de « l'ami imaginaire » et du « SkyDaddy » des croyants. On relève avec beaucoup de rigueur les incohérences d'un Dieu omniscient avec les réactions humaines qu'il affiche dans la Bible. Un Dieu qui crée l'homme tout en sachant qu'il pêchera et le condamne à des souffrances en cas d'incroyances tout en étant pur Amour. Les chrétiens aimeraient-ils donc un tyran contradictoire et imaginaire ?
La réponse est simple et connue de l’origine même de la religion : Toutes les images sensibles et anthropomorphes de la divinité ne sont que des symboles pour évoquer une réalité supérieure.

“Ainsi faut-il parler à votre esprit, qui s’instruit seulement par des signes sensibles de ce qu’il fait ensuite objet d’intelligence. C’est pour cela qu’à votre faculté condescend l’Écriture, en donnant pieds et mains à Dieu, tandis qu’elle entend autre chose ; et que la Sainte Église à vos yeux représente sous un aspect humain Michel et Gabriel” {Paradis, IV, 40-45)


Dieu est le principe de toute chose. On ne peut donc pas le définir par les conditions dont il est lui-même l'origine comme le temps ou l'espace. Les rapports entre Dieu et les hommes peut être comparé à une sphère (en 3D) traversant une surface plane – le monde humain




Nous, créatures en 2 dimensions, sommes incapables de concevoir une dimension qui nous dépasse. Ainsi la manifestation d'une sphère sur notre plan prendra la forme d'un rond. Ce « rond » correspond analogiquement l'homme, voilà pourquoi il est dit qu'il est fait « à l'image de Dieu », mais il ne faut pas confondre l'image et ce qu'elle exprime. Dieu peut donc se manifester sur le plan humain avec ses limitations (le Christ étant la manifestation parfaite de Dieu) mais Sa nature réelle reste insaisissable et c'est ce qui explique les ellipses, les contradictions apparentes et les sentiments parfois « trop humains » appliqués à Dieu malgré son omniscience et sa transcendance.

On pourrait donc conclure avec Gustave Thibon, parlant de l'anthropomorphisme divin :

« Dieu ne peut entrer dans l'homme qu'en se rapetissant, tant la porte est basse - et aussi en se déguisant, en se présentant sous des faux noms, tant sa vraie nature est incompréhensible et indésirable pour l'homme de chair et d'orgueil. Mais, une fois entré, il reprend sa vraie stature et son vrai nom, et il fait éclater nos limites et notre moi. Pour lui aussi, la fin justifie les moyens!
Ainsi s'explique, dans la pratique religieuse, la nécessité de ces réductions du divin à l'humain et de tant de demi-mensonges qui sont comme l'enrobement pharmaceutique des plus hautes vérités.
Moralité : ne jamais confondre Dieu avec ses voies d'accès.
Dieu, comme les hommes, a sa voie étroite : celle qu'il doit emprunter pour s'introduire en nous. Faisons-lui crédit : comme le grain qui lève dans un sol rocailleux et dont les racines et la tige épousent d'abord la forme des obstacles qu'ils rencontrent, il fera bientôt éclater en grandissant toute notre misérable nature, y compris les étroits chemins par lesquels il est entré. »


mercredi 20 janvier 2021

Aphorismes de Gustave Thibon - L'ignorance étoilée

                                                               


                   

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Adorer Dieu n'a aucun sens là où il n'y a pas d'amitié - c'est-à-dire d'échanges intérieurs - avec Dieu : l'adoration n'est que l'expression d'un appétit ou d'une crainte serviles : une idolâtrie. Car le mot adorer n'implique pas a priori cette réciprocité qui est le signe essentiel de l'amitié. Cet incomparable maître à penser qu'est le langage courant ne s'y trompe pas : on dit couramment : j'adore la langouste ou j'adore le bridge, m ais il ne viendra à l'idée de personne d'affirmer (encore que le terme soit beaucoup moins fort) j'ai de l'amitié pour le bridge ou pour la langouste.

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Aux moralistes. Votre catalogue des péchés filtre le moucheron et laisse passer le chameau. Vous avez inventé beaucoup de péchés et vous en laissez subsister, que dis-je ? vous en cultivez d'autres infiniment plus profonds et plus redoutables. Plus précisément, vous dénoncez les péchés, mais non le péché - ce mal substantiel, diffus et presque incurable qu'est le consentement à la médiocrité et la religion du confort intérieur -, cette suffisance de grenouille dans l'eau stérilisée ou dans l'eau bénite - et qui se retrouve partout, y compris dans vos vertus qui sont des paravents contre le souffle de l'esprit, et jusque dans vos repentirs qui sont des purges ou des toniques pour votre petit moi soucieux de sa petite santé.

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Définition du vice : un péché commis sans plaisir. Il faudrait étendre cette formule et distinguer deux sortes ,de vices : les péchés commis sans plaisir et les vertus pratiquées sans amour.
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Dieu ne peut entrer dans l'homme qu'en se rapetissant, tant la porte est basse - et aussi en se déguisant, en se présentant sous des faux noms, tant sa vraie nature est incompréhensible et indésirable pour l'homme de chair et d'orgueil. Mais, une fois entré, il reprend sa vraie stature et son vrai nom, et il fait éclater nos limites et notre moi. Pour lui aussi, la fin justifie les moyens! Ainsi s'explique, dans la pratique religieuse, la nécessité de ces réductions du divin à l'humain et de tant de demi-mensonges qui sont comme l'enrobement pharmaceutique des plus hautes vérités. Moralité : ne jamais confondre Dieu avec ses voies d'accès.
Dieu, comme les hommes, a sa voie étroite : celle qu'il doit emprunter pour s'introduire en nous. Faisons-lui crédit : comme le grain qui lève dans un sol rocailleux et dont les racines et la tige épousent d'abord la forme des obstacles qu'ils rencontrent, il fera bientôt éclater en grandissant toute notre misérable nature, y compris les étroits chemins par lesquels il est entré.-

Les stoïques, en prêchant le non-désir et l'indifférence, n'ont pas assez mis l'accent sur l'aspect positif du dépouillement - et leur doctrine apparaît par-là comme une apologie de l'insensibilité et du néant. En réalité, ne rien désirer, c'est se réserver pour le seul objet qui ne soit pas indigne de notre désir, c'est prendre de la distance avec le monde des choses bornées et tyranniques, non pour les perdre à jamais, mais pour les retrouver dans la pureté de leur source (car la distance infinie appelle l'intimité absolue), c'est passer de l'esclavage de l'attachement à la liberté de l'amour - en un mot, c'est transformer les biens de la Fortune en biens de l'âme : les choses viennent à moi comme des fiancées dans la mesure où je cesse de les poursuivre comme des proies et mon royaume intérieur s'accroît de tous mes refus de porter la main sur le monde extérieur. Le renoncement à l'avoir a pour effet la transmutation de l'avoir en être. Et c'est dans ce sens qu'il faut entendre le « bienheureux les pauvres », le « malheur aux riches » et la parabole du festin où les derniers seront les premiers. La passion, sous toutes ses formes, reste radicalement étrangère à cette dialectique du rien et du tout, de la solitude et de l'échange. Elle colle à son objet, ce qui signifie qu'elle est tout aussi incapable de s'en détacher que de le posséder du dedans, qu'elle exclut à la fois la distance et l'intimité.

mercredi 13 janvier 2021

Actualité ou Actualités - Vieux Jade




Depuis l’avènement massif des media, depuis les almanachs de la Renaissance, les gazettes de la Révolution capitaliste, jusqu’aux niouz, l’humanité vit au rythme des actualités.

C’est quoi ?

Actualité, actualités, est-ce la même chose ?

C’est quoi pour vous, l’actualité, quand vous ouvrez l’œil, le matin ? C’est l’interaction entre vous, ce mainstream plus ou moins permanent et le monde soudain ressurgi. Entre un monde intérieur et personnel qui se referme provisoirement et un autre qui vous attend de pied ferme.

L’actualité, c’est ouille j’ai bobo là, un éclair de joie qui rebondit sur le soleil du matin, le café qui passe et glougloute, les nuages noirs, la pluie sans fin, la vie sans faim, les oiseaux qui ne cachent rien, dans un langage fermé aux hommes.

Plus tard, c’est la circulation, les événements qui happent, les gens qui gueulent, la course incessante jusqu’au poteau FIN, retour à la couveuse de la nuit.

C’est actuel, c’est ici, c’est présent, ça vous touche de près. Aux questions posées, vous pouvez apporter des réponses variées, plus ou moins satisfaisantes, plus ou moins opportunes, plus ou moins adaptées, mais qui sont vos réponses propres.

Un modelage, une lutte, une danse, amour et sueur. 

Lorsque vous êtes plus ou moins sorti des réactions purement mécaniques qui vous agitaient en tous sens, vraie girouette, vous pouvez, en vous changeant, en huilant les axes, améliorer, perfectionner le mouvement, le fluidifier, lui donner plus de grâce et de légèreté, selon que vous-même vous serez philosophalement transmuté.

En dernier ressort, l’actualité, c’est la présence au monde, l’interaction entre le Vertical, l’Intime, et l’Horizontal, autre.

Les actualités, c’est l’inverse.

Allumez la radio : une tornade venue des régions de l'enfer balaie vos sens, réclame toute votre attention à propos d’événements réels dont aucun n’a lieu dans votre proximité, exige votre implication immédiate et constante dans des sujets dont rien ne vous concerne, votre reddition immédiate et sans conditions.

C’est un filet qu’un pouvoir extérieur et lointain jette continuellement sur vos sens captifs, et dont le vecteur principal était il y a encore peu la télévision, mot composé qui exprime la capacité de voir ce qui se passe au loin.

Qui trop embrasse mal étreint, dit cependant l’antique sagesse. Qui voit loin ne voit souvent rien de ce qui lui est actuel en propre.

Si j’ai le pouvoir d’agir sur ce qui m’est proche, comment changer les guerres, les viols, les massacres, l’esclavage, le trafic international de chair humaine, panser toutes les plaies ?

On nous fait croire qu’en donnant de l’argent à des ONG nous agissons contre l’injustice. Mensonge, extorsion de fonds. L’argent ne sert qu'à ceux qui le dépensent à votre place, souvent dans des palaces, comme l'avait déjà dénoncé Haroun Tazieff dans les années 1970.

Rien ne change. Partout le mal empire. Peu à peu, on renonce. On s'en veut. On se mine. Au sens propre. Notre enthousiasme initial s'est minéralisé en charbon noir, en regrets amers qui sortent de nous en flots gris. On ressasse l'échec. Le monde est empli de gens aigris. Et gris. Cela maintient la grisaille sur Terre, un brouillard propice aux choses qui rampent et à ceux qui recherchent le pouvoir.

Notre indignation impuissante et frustrée est une énergie inépuisable, le carburant qui permet aux injustes de se maintenir.

Voir loin, tout savoir, s’indigner, c'est du du vent. Nada.

Reviens à toi. Entre chez toi, fais du ménage dans ta maison.

Ferme les robinets d’eau sale qui dégueulent partout, les radios, les télés, les journaux, le net.

Ferme tout. Reviens à l’actualité.

Elle est là, au bout de ton nez, quand tu inspires doucement, dans ton Centre.

Seule la paix née du contact parfait entre toi et Toi, ou Lui, qu'importe, amènera la paix en cette sphère. Toi, moi, elle, reprenons le contrôle de notre actualité. C'est ainsi seulement que le monde changera, loin.

Le Grand Oeuvre (grande ouverture) commence par la fermeture à la pourriture et aux séductions du dehors.

Vieux Jade

dimanche 10 janvier 2021

Les aryens ne sont pas une race - Shri Aurobindo

 Voici ce que Sri Aurobindo, poète, révolutionnaire et yogi indien entendait par le terme « Aryen », mot trop souvent mal utilisé et mal compris en Occident. Ce texte est extrait d’une réponse que Sri Aurobindo donna à un lecteur de « l’Arya », une revue qu’il éditait au début du 20ème siècle :

Aryen -

Les Indiens connaissent ce mot, mais il a perdu pour eux l’importance qu’il revêtait pour leurs ancêtres. La philologie occidentale en a fait un terme ethnologique lié à une race mal définie dont varie la valeur suivant les hypothèses. Il en est, maintenant, qui même parmi les philologues, commencent à reconnaître que ce terme, en son emploi originel, exprimait non une différence de race, mais une différence de culture. Dans le Véda, en effet, les peuples aryens sont ceux-là qui avaient accepté un mode particulier de culture de soi, d’entraînement intérieur et extérieur, d’idéalité, d’aspiration. Les dieux aryens étaient les puissances supra-physiques aidant les mortels dans leur lutte pour acquérir la nature de la divinité. Ce mot ârya résumait à lui seul les plus hautes aspirations de la race humaine à son début, son plus noble tempérament religieux et les tendances les plus idéalistes de sa pensée.  




     Plus tard, le mot ârya exprima un idéal éthique et social particulier, un idéal de vie bien conduite, de sincérité, de courtoisie, de noblesse, de loyauté, de courage, de bienveillance, de pureté, d’humanité, de compassion, de protection des faibles, de générosité, d’observance du devoir social, de soif de connaissance, de respect pour les sages et les savants et les réalisations sociales. C’était l’idéal à la fois du brâhmane et du kshatriya (1). Tout ce qui s’écartait de cet idéal, tout ce qui tendait à être vil, mesquin, obscur, grossier, cruel ou faux était qualifié de non aryen. Aucun mot du langage humain n’a de plus noble histoire.


(1) Brâhmane et Kshatriya : la caste sacerdotale et la caste chevaleresque


    Aux premiers temps de la philologie comparée, lorsque les érudits cherchèrent dans l’histoire des mots l’histoire préhistorique des peuples, on crut que le mot ârya dérivait de la racine ar, labourer, et que les Aryens védiques furent ainsi nommés quand ils se séparèrent de leurs parents du Nord-Ouest, qui méprisaient les travaux d’agriculture et demeurèrent bergers ou chasseurs. 

Cette hypothèse ingénieuse n’a guère ou même point de base. Mais en un sens, nous pouvons accepter la dérivation. Quiconque cultive le champ que l’Esprit Suprême a fait pour lui – sa terre de plénitude intérieure et extérieure – quiconque ne le laisse pas sans produire ni ne permet que l’ivraie l’étouffe, mais travaille pour en tirer tout ce qu’il peut donner, celui-là, par cet effort même, est un Aryen.


      Si ârya n’était qu’un terme de race, une étymologie plus vraisemblable serait ar, force ou vaillance, qui vient de ar, combattre, d’où Arès, le nom du dieu grec de la guerre, et peut-être même aréïos, vertu, qui a d’abord, comme le latin virtus, le sens de force et de courage physiques, puis celui de force et d’élévation morales. Nous pouvons aussi accepter ce sens pour ârya. « Nous combattons pour acquérir la Sagesse sublime, c’est pourquoi les hommes nous appellent guerriers. » 

Car la Sagesse implique choix et connaissance de ce qui est le meilleur, le plus lumineux, le plus divin. Certainement, elle signifie aussi la connaissance de toutes choses, la charité et le respect à l’égard de toutes choses, même de celles qui paraissent les plus misérables, les plus laides ou les plus obscures, pour l’amour de la Déité universelle qui choisit de demeurer également en toutes. Mais encore, la règle de l’action correcte est un choix, c’est préférer ce qui exprime la divinité à ce qui la dissimule. Et le choix entraîne une bataille, une lutte. On ne le fait pas facilement et on ne le met pas facilement en pratique.



      Quiconque fait ce choix, quiconque cherche à s’élever de palier en palier vers la hauteur divine, sans rien craindre, sans se laisser rebuter par aucun retard ni aucun échec, sans se dérober devant une vastitude parce qu’elle est trop vaste pour son entendement, ni devant une hauteur parce qu’elle est trop haute pour son esprit, ni devant une grandeur parce qu’elle et trop grande pour sa force et son courage, celui-là est l’Aryen, le combattant et le vainqueur divins, le noble, aristos, le meilleur, le shreshtha de la Guîta.


     Intrinsèquement, dans son sens le plus fondamental, ârya veut dire effort, ascension, triomphe. L’Aryen est celui qui combat et triomphe de tout ce qui, en lui ou hors de lui, fait obstacle au progrès humain. La conquête de soi est la première loi de sa nature. Il triomphe de la matière et du corps et n’accepte pas, comme le fait l’homme ordinaire, leur pesante lenteur, leur inertie, leur routine mortelle et leurs limitations tamasiques (2). 

Il triomphe de la vie et des énergies vitales et refuse d’être dominé par leurs faims et leurs fringales ou asservi par leurs passions râdjasiques (3). Il triomphe du mental et de ses habitudes, il ne vit pas dans une coquille d’ignorance, de préjugés héréditaires, d’idées communes, d’opinions agréables mais sait comment chercher et choisir, comment être d’une intelligence large et souple, tout en ayant une volonté ferme et forte. Car en toutes choses, il recherche la vérité, en toutes choses la justice, en toutes choses la grandeur de la liberté.


     Pour lui, le but de sa conquête de soi est sa propre perfection. Il ne détruit pas donc pas ce qu’il conquiert, mais l’ennoblit et le complète. Il sait que le corps, la vie et le mental lui sont donnés afin qu’il parvienne à quelque chose qui leur soit supérieur ; ceux-ci doivent donc être dépassés et surmontés, leurs limitations repoussées, et l’assouvissement de leurs plaisir rejeté. 

Mais il sait également que le Très-Haut n’est pas une nullité dans le monde, mais qu’Il s’y exprime de plus en plus, que c’est une Volonté, une Conscience, une Béatitude divine, un Amour divin se déversant, dans les termes de la vie inférieure, sur celui qui Le trouve et, alentour sur tout ce qui est capable de Le recevoir. C’est cela qu’il cherche, et il en est le serviteur et l’amant. Quand il l’a atteint, il le répand sur l’humanité sous forme d’activité, d’amour, de joie et de connaissance. L’Aryen, en effet, est toujours un travailleur et un guerrier. Il ne s’épargne aucun labeur mental ou corporel, soit qu’il cherche le Très-Haut, soit qu’il Le serve. Il n’esquive aucune difficulté, ni ne cède à la fatigue. Il combat sans cesse pour l’avènement de ce royaume en lui-même et dans le monde…


(2) Tamasique : de tamas, l'un des 3 gunas (qualités) à l'origine de toute manifestation. Tamas représente l'obscurité, l'ignorance.


(3) Radjasique : de radjas, le guna de dynamisme, de passion


Source

jeudi 7 janvier 2021

Le vrai remède à la souffrance du monde - Frithjof Schuon

 Selon la conviction unanime de l'ancienne Chrétienté et de toutes les autres humanités traditionnelles, la cause de la souffrance dans le monde est la déchéance de l’homme et non un simple manque de science et d'organisation. Nul progrès ni nulle tyrannie ne viendra jamais à bout de la souffrance; seule la sainteté de tous y parviendrait dans une certaine mesure, s'il était possible en fait de la réaliser et de transformer ainsi le monde en une communauté de contemplatifs et en un nouveau Paradis terrestre.

Ce n'est pas à dire, assurément, que l'homme ne doive pas, conformément à sa nature et au simple bon sens, chercher à vaincre les maux qui se présentent dans sa vie; pour cela, il n’a besoin d’aucune injonction divine ni humaine. Mais chercher à établir dans un pays un relatif bien-être en vue de Dieu est une chose, et chercher à réaliser le bonheur parfait sur terre et en dehors de Dieu en est une autre ; ce second but est voué d'avance à l'échec, précisément parce que l’élimination durable de nos misères est fonction de notre conformité à la Nature divine, ou à notre fixation dans le « royaume de Dieu qui est au-dedans de vous ».

Tant que les hommes n'auront pas réalisé l’ « intériorité » sanctifiante, l'abolition des épreuves terrestres est non seulement impossible, elle n'est même pas désirable; car le pécheur — l’homme « extériorisé » — a besoin de souffrance pour expier ses fautes et pour s’arracher au péché, ou pour échapper à « l’ extériorité » dont le péché dérive.
Au point de vue spirituel, qui seul tient compte de la vraie cause de nos calamités, le mal est, non par définition ce qui fait souffrir, mais ce qui, même avec un maximum de confort ou d’agrément, ou de « justice » si l’on veut, frustre un maximum d’âmes de leurs fins dernières. Tout le problème se réduit en somme au nucléus de questions suivant : à quoi bon éliminer des effets si la cause demeure et continue à produire indéfiniment des effets semblables ?

Et à plus forte raison : à quoi bon éliminer les effets du mal au détriment de l'élimination de la cause même ; et enfin, à quoi bon les éliminer en remplaçant la cause par une autre encore bien plus pernicieuse, à savoir la haine du Souverain Bien et la passion des choses impermanentes ? En un mot : si l'on combat les calamités de ce monde en dehors de la vérité totale et du bien ultime, on créera des calamités incomparablement plus grandes, à commencer, précisément, par la négation de cette vérité et la confiscation de ce bien ; ceux qui entendent libérer l'homme d'une « frustration » séculaire sont en fait ceux qui lui imposent la plus radicale et la plus irréparable des frustrations.
 

Les fruits de l'utopie communiste


Certes, il est dans la nature de l’homme de chercher à améliorer le monde, mais il faut le faire d'une façon pleinement humaine et par conséquent divine. « Qui n'assemble pas avec Moi, disperse » : cette parole, comme bien d'autres, semble être devenue lettre morte et pourtant : « L'Eglise doit scruter les signes des temps et les interpréter à la lumière de l’Evangile », nous apprend une encyclique. En attendant, c’est mathématiquement l'inverse qui se fait. 

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Comprendre la religion, c'est l'accepter sans lui poser des conditions désinvoltes ; lui poser des conditions, c'est évidemment ne pas la comprendre et la rendre subjectivement inefficace ; l’absence de marchandage fait partie de l'intégrité de la foi. Poser des conditions, — que ce soit sur le plan du « bien-être » individuel ou social ou sur celui de la liturgie que l’on voudrait aussi plate et triviale que possible, — c’est ignorer fondamentalement ce qu'est la religion, ce qu’est Dieu et ce qu'est l’homme; c’est réduire d’emblée la religion à un arrière plan neutre et inopérant qu’elle ne saurait être en aucune façon, et c’est lui enlever d’avance tous ses droits et toute sa raison d’être.
L'humanitarisme profane, avec lequel la religion officielle entend se confondre de plus en plus, est incompatible avec la vérité totale et par conséquent aussi avec la véritable charité, pour ia simple raison que le bien-être matériel de l’homme terrestre n’est pas tout le bien-être et ne coïncide pas, en fait, avec l'intérêt global de la personne humaine immortelle. 

« Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît » 
Matthieu (6, 33)

Source : Esotérisme comme principe et comme voie - Frithjof Schuon

mardi 5 janvier 2021

LA FOI - Emmanuel d’Hooghvorst



Nous trouvons dans le Coran, Sourate 28 L’Histoire, au verset 37:

"Mon Dieu connaît ceux que la foi éclaire et qui auront le paradis pour récompense. Certainement la félicité ne sera point le partage des méchants."

Je ne sais pas si vous vous rendez suffisamment compte de la nécessité de la foi dans la voie où nous sommes engagés. Tous les dons parfaits viennent de Dieu seul, et on dirait que cela gêne terriblement beaucoup de gens tant on les voit s’agiter pour essayer d’obtenir par eux-mêmes ce qu’ils refusent de demander à Dieu. Il est fort difficile au début de comprendre la nécessité et la valeur de la foi en Dieu. Je le sais par expérience personnelle et c’est pour cela que j’attire votre attention sur cette nécessité. Et je voudrais préciser ma pensée. Pour employer le langage de la théologie catholique, la foi est une vertu que nous pouvons envisager sous deux aspects différents, un aspect théologique et un aspect théologal.

Le nombre des croyants qui possèdent la vertu théologique de la foi est très nombreux. Nous côtoyons tous les jours des gens, qu’ils appartiennent ou non à une religion, qui nous disent qu’ils croient en Dieu. Ils croient en Dieu théologiquement, ils croient par exemple au Dieu de Voltaire, l’horloger qui a fabriqué et remonté la pendule du monde. C’est une foi peut-être un peu sentimentale, mais surtout intellectuelle ; c’est l’esprit qui s’incline devant l’évidence de l’existence de Dieu.

Mais cette foi n’entre pas dans leur vie. Toute autre est la foi théologale, et, celle-là beaucoup plus rare. C’est la foi qui pénètre toute notre vie, et qui règle notre comportement dans ce monde et celle-là seule a quelque valeur aux yeux de Dieu parce qu’elle établit en quelque sorte avec lui un lien de familiarité, un lien de famille, un lien qui fait que nous nous faisons connaître à Dieu. C’est pour cela que le prophète dit :

 Mon Dieu connaît ceux que la foi éclaire.

C’est ainsi que la vie du croyant doit être absolument différente de celle du profane qui est obligé de travailler sans cesse et de s’agiter pour vivre, parce qu’il est seul au monde et qu’on peut dire d’une certaine façon que là, Dieu ne le connaît pas, même s’il participe tous les dimanches à l’office divin, même s’il récite mécaniquement tous les jours des prières apprises par cœur. Le véritable croyant est calme, serein, toujours joyeux et quand il désire quelque chose, il le demande à Dieu, sans rien attendre du monde, ni de lui-même. C’est un grand bienfait de Dieu, d’avoir cette foi, et peut-être ne la possédons-nous pas. Dans ce cas commençons par le demander à Dieu, par lui demander de nous l’accorder, non par l’effet de nos mérites personnels mais en vertu de sa miséricorde. Sachez que si vous avez la foi, tout ce que vous demanderez à Dieu, Il vous l’accordera : vous m’entendez bien ! Tout ce que vous demanderez avec foi, vous le verrez se réaliser. C’est un secret dangereux et terrible que je vous donne là. Prenez donc bien garde à ce que vous demanderez, pour ne pas demeurer ridiculement au dessous du don de Dieu.


Peut-être avez-vous déjà lu dans ce livre admirable qu’est l’histoire des chevaliers de la Table Ronde, l’histoire de la quête du Saint Graal par Lancelot du Lac. Ce chevalier, parti comme tant d’autres à la recherche du Graal, apporté autrefois par Joseph d’Arimathie dans la Bretagne Bleue, parvint un jour comme Hercule à l’embranchement de deux voies qui se séparaient en forme de Y.
Et il entendit une voix qui l’avertissait que ces deux voies menaient à un but bien différent. L’une était celle de la chevalerie terrestre, l’autre bien plus difficile, de la chevalerie célestielle ; et la voix l’avertissait que s’il choisissait cette dernière, il lui faudrait d’autres armes que celles qu’il avait employées jusque-là. Lancelot s’y engagea. Je passe sur les longs détails des événements qui lui advinrent par la suite. Mais un jour, après avoir longtemps erré dans la forêt solitaire, après avoir durement combattu, après avoir beaucoup prié, il vit soudain se dresser devant lui, comme par magie, le château enchanté, le Castel du Graal en lequel se trouve le parfait contentement.

Il traversa le pont levis et pénétra tout armé dans la cour du château où il vit quatre lions rugissants prêts à lui barrer la route. Lancelot qui avait le cœur brave, en avait vu d’autres. Il baissa sa lance, se mit en garde et mit son cheval au galop pour foncer sur les lions. Mais à ce moment, une main invisible lui asséna une gifle avec une telle force qu’il roula à terre, désarçonné. Tandis qu’il se relevait tout piteusement, considérant son casque bosselé, étirant ses membres endoloris, il entendit une voix céleste qui lui disait : 

« O Lancelot, tu as trop préjugé de tes forces, ici tes armes ne valent rien, tu as choisi une voie qui n’était pas pour les orgueilleux comme toi. Si seulement, tu avais eu la foi en l’amour de ton Seigneur, tu serais passé tranquillement devant ces lions qui se seraient écartés devant toi, car ils eussent reconnu en toi un familier de la maison ». 

Car ici, je dois ajouter quelque chose à ma définition de la vertu théologale de la foi : ce n’est pas la foi en Dieu que nous devons avoir seulement, mais la foi en l’Amour de Dieu, car c’est à cela que le Père reconnaît ses enfants. Mon Dieu connaît ceux que la foi éclaire… Il les reconnaît au fait qu’ils croient en son amour. C’est le même prophète Mahomet qui dit quelque part que Dieu ne donne sa sagesse qu’à ceux qui ont un cœur.

SOURCE

dimanche 3 janvier 2021

De la charité - Frithjof Schuon et Leo Schaya

La plupart de nos contemporains semblent oublier que dans la vraie charité Dieu est « premier servi », comme disait Jeanne d’Arc ; c’est-à-dire qu’on oublie que la charité, c’est essentiellement : aimer Dieu plus que nous mêmes, aimer le prochain comme nous-mêmes, donc nous aimer nous-mêmes, mais moins que Dieu ; ne pas aimer le prochain plus que nous-mêmes, et ne pas nous croire obligés de lui donner ce que, à notre avis, nous ne mériterions pas si nous étions à sa place.


Aimer Dieu n’est pas cultiver un sentiment - c’est-à-dire quelque chose dont nous jouissons sans savoir si Dieu en jouit - mais éliminer de l’âme ce qui empêche Dieu d’y entrer ; ou encore, c’est réaliser en nous ce qui, en vertu des correspondances analogiques, est conforme à la Présence divine. Aimer le prochain - et il faut l’aimer en fonction de notre amour de Dieu et en vertu de l’amour de Dieu pour nous - c’est se placer dans l’autre, abolir la distinction illusoire entre « moi » et « toi », comme l’amour de Dieu est au fond l’abolition de la séparation qui « nous » éloigne de « Lui ». L’amour du prochain opère indirectement la Présence divine en nous : quand l’homme se place dans le prochain, Dieu se place dans l’homme ; abolir ce qui nous sépare du prochain, c’est abolir ce qui nous sépare de Dieu.





Nous pourrions aussi nous exprimer ainsi : si nous devons aimer Dieu, et l’aimer plus que nous-mêmes et le prochain, c’est parce que l’amour existe avant nous et que nous en sommes issus ; nous aimons de par notre existence. Nous n’aimons, en dernière analyse, que par Dieu et pour Dieu ; or il est de toute évidence illogique d’aimer les effets éphémères en dehors de leur Cause immuable : en revanche, quiconque aime la Cause, aime par là même ce qui rend aimables les effets, à savoir la Cause qui s’y manifeste par les qualités. Aimer les créatures en dehors de Dieu, est aussi insensé que de vouloir enfermer les rayons solaires dans une boîte.

Maintenant, si en aimant la Cause divine nous aimons ce qui rend aimables les choses terrestres, cet amour de la Cause exige de nous l’amour des effets, non pour eux-mêmes ni pour nous-mêmes, mais par amour de la Cause. La passion pour la créature enlève à l’amour son objet réel et sa raison suffisante, elle ne fait donc point partie de la charité ; qui aime l’effet pour lui même, ne l’aime précisément pas en tant qu’effet, mais comme une cause, et c’est là prendre la créature pour ce quelle n’est pas, et haïr indirectement la Cause dont dérive toute perfection et tout amour.

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Cette perspective explique pourquoi nous devons aimer aussi nos ennemis : c’est qu’ils existent, ce qui prouve que Dieu les aime a priori ; du reste, leur inimitié peut n’être qu’accidentelle, et dans ce cas, il se peut qu’ils soient meilleurs que nous et que Dieu les aime plus que nous. Nous ne sommes peut-être pas capables d’en juger, bien que, d’un autre côté, la charité ne nous dispense jamais du discernement entre la vérité et l’erreur, là où l’alternative se pose ; mais même quand notre intelligence, don de Dieu, nous permet de constater que nous avons raison et que d’autres ont tort - ou plutôt quelle nous oblige à cette constatation, que nous le voulions ou non — nous ne pouvons échapper à la loi d’amour, c’est-à-dire qu’il faut nous unir en toute circonstance à l’amour qui est là, qui préexiste, qui nous a créés et nous soutient - l’amor che muove il sole e l’altre stelle (Dante, Paradiso) — et qui englobe tout ce qui existe avec nous.

La doctrine du Christ, laquelle situe le mystère de la charité au centre de la vie spirituelle, tient en ces mots : aimer le prochain comme soi-même, et l’aimer comme Dieu aime la création (sa manifestation) afin de participer à cet amour universel, et par conséquent : aimer celui qui nous hait, parce que l’Amour divin englobe toute la création, et parce qu’il faut surmonter la scission illusoire entre « moi » et « l’autre ». Chez Dieu, l’amour est bienheureuse affirmation de soi : en lui-même par la Béatitude, et « en dehors » de lui-même par la création ; celle-ci est comme l’effusion de la Béatitude divine dans le néant. Dieu est Amour, dans sa Vie et dans son Acte.






[Une] dernière réserve s'impose.
Prenons l'exemple de l'amour qui commande à certains moments de «tendre la joue gauche »après avoir été «frappé sur la joue droite », au lieu de suivre la réaction naturelle de frapper en retour. Nous disons : à certains moments, et non dans tous les cas, car si le pardon est une expression de l'amour, la rigueur peut l'être également ; sans elle, des malfaiteurs poursuivraient leurs actions néfastes en se complaisant irrémédiablement dans leurs erreurs, et de ce mal souffriraient non seulement leurs victimes, mais encore eux-mêmes bien plus profondément.
C'est pourquoi la réaction naturelle de frapper en retour, lorsqu'elle est motivée par une telle vérité, rejoint l'attitude spirituelle qui, dans d'autres cas, se manifeste par le pardon. Mais si une réaction sévère ne s'impose pas nécessairement sur-le-champ, l'homme spirituel la recule en pardonnant encore et encore, pour essayer de ramener le prochain en douceur à la vérité. Il imite ainsi la longanimité de Dieu qui, Lui, —selon l'islam—«s'est prescrit la Miséricorde» et qui a dit : «En vérité, Ma Clémence a précédé Ma Colère. »De même, pour le chrétien, «Dieu est Amour», et l'amour vrai de l'homme «couvre la multitude des péchés».

Le juge qui condamne un criminel estime qu’il mériterait lui-même le châtiment s’il avait commis le crime. Il est absurde de vouloir abolir la peine de mort - mesure de charité à l’égard de la collectivité ! - sous prétexte qu’on n’aimerait pas être à la place du condamné ; mais être à la place du condamné, c’est en même temps être l’assassin ; si le condamné peut mériter notre sympathie, c’est précisément parce qu’il peut reconnaître son crime et désirer le payer de sa vie, en sorte qu’il n’y a plus d’antagonisme entre lui et nous

Extraits de 
Frithjof Schuon: 
Les Stations de la Sagesse - COMPLEXITÉ DE LA NOTION DE CHARITÉ 
L'Unité transcendante des religions - NATURE PARTICULIÈRE ET UNIVERSALITÉ DE LA TRADITION CHRÉTIENNE
Leo Schaya: 
La Création en Dieu