La plupart de nos
contemporains semblent oublier que dans la vraie charité Dieu est «
premier servi », comme disait Jeanne d’Arc ; c’est-à-dire qu’on
oublie que la charité, c’est essentiellement : aimer Dieu plus que
nous mêmes, aimer le prochain comme nous-mêmes, donc nous aimer
nous-mêmes, mais moins que Dieu ; ne pas aimer le prochain plus que
nous-mêmes, et ne pas nous croire obligés de lui donner ce que, à
notre avis, nous ne mériterions pas si nous étions à sa place.
Aimer Dieu n’est pas cultiver un
sentiment - c’est-à-dire quelque chose dont nous jouissons sans
savoir si Dieu en jouit - mais éliminer de l’âme ce qui empêche
Dieu d’y entrer ; ou encore, c’est réaliser en nous ce qui, en
vertu des correspondances analogiques, est conforme à la Présence
divine. Aimer le prochain - et il faut l’aimer en fonction de notre
amour de Dieu et en vertu de l’amour de Dieu pour nous - c’est se
placer dans l’autre, abolir la distinction illusoire entre « moi »
et « toi », comme l’amour de Dieu est au fond l’abolition de la
séparation qui « nous » éloigne de « Lui ». L’amour du
prochain opère indirectement la Présence divine en nous : quand
l’homme se place dans le prochain, Dieu se place dans l’homme ;
abolir ce qui nous sépare du prochain, c’est abolir ce qui nous
sépare de Dieu.

Nous pourrions aussi
nous exprimer ainsi : si nous devons aimer Dieu, et l’aimer plus
que nous-mêmes et le prochain, c’est parce que l’amour existe
avant nous et que nous en sommes issus ; nous aimons de par notre
existence. Nous n’aimons, en dernière analyse, que par Dieu et
pour Dieu ; or il est de toute évidence illogique d’aimer les
effets éphémères en dehors de leur Cause immuable : en revanche,
quiconque aime la Cause, aime par là même ce qui rend aimables les
effets, à savoir la Cause qui s’y manifeste par les qualités.
Aimer les créatures en dehors de Dieu, est aussi insensé que de
vouloir enfermer les rayons solaires dans une boîte.
Maintenant,
si en aimant la Cause divine nous aimons ce qui rend aimables les
choses terrestres, cet amour de la Cause exige de nous l’amour des
effets, non pour eux-mêmes ni pour nous-mêmes, mais par amour de la
Cause. La passion pour la créature enlève à l’amour son objet
réel et sa raison suffisante, elle ne fait donc point partie de la
charité ; qui aime l’effet pour lui même, ne l’aime précisément
pas en tant qu’effet, mais comme une cause, et c’est là prendre
la créature pour ce quelle n’est pas, et haïr indirectement la
Cause dont dérive toute perfection et tout amour.
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Cette perspective
explique pourquoi nous devons aimer aussi nos ennemis : c’est
qu’ils existent, ce qui prouve que Dieu les aime a priori ; du
reste, leur inimitié peut n’être qu’accidentelle, et dans ce
cas, il se peut qu’ils soient meilleurs que nous et que Dieu les
aime plus que nous. Nous ne sommes peut-être pas capables d’en
juger, bien que, d’un autre côté, la charité ne nous dispense
jamais du discernement entre la vérité et l’erreur, là où
l’alternative se pose ; mais même quand notre intelligence, don de
Dieu, nous permet de constater que nous avons raison et que d’autres
ont tort - ou plutôt quelle nous oblige à cette constatation, que
nous le voulions ou non — nous ne pouvons échapper à la loi
d’amour, c’est-à-dire qu’il faut nous unir en toute
circonstance à l’amour qui est là, qui préexiste, qui nous a
créés et nous soutient - l’amor che muove il sole e l’altre
stelle (Dante, Paradiso) — et qui englobe tout ce qui existe avec
nous.
La doctrine du Christ, laquelle situe le mystère
de la charité au centre de la vie spirituelle, tient en ces mots :
aimer le prochain comme soi-même, et l’aimer comme Dieu aime la
création (sa manifestation) afin de participer à cet amour
universel, et par conséquent : aimer celui qui nous hait, parce que
l’Amour divin englobe toute la création, et parce qu’il faut
surmonter la scission illusoire entre « moi » et « l’autre ».
Chez Dieu, l’amour est bienheureuse affirmation de soi : en
lui-même par la Béatitude, et « en dehors » de lui-même par la
création ; celle-ci est comme l’effusion de la Béatitude divine
dans le néant. Dieu est Amour, dans sa Vie et dans son Acte.
[Une] dernière
réserve s'impose.
Prenons l'exemple de l'amour qui commande à
certains moments de «tendre la joue gauche »après avoir été
«frappé sur la joue droite », au lieu de suivre la réaction
naturelle de frapper en retour. Nous disons : à certains moments, et
non dans tous les cas, car
si le pardon est une expression de
l'amour, la rigueur peut l'être également ; sans elle, des
malfaiteurs poursuivraient leurs actions néfastes en se complaisant
irrémédiablement dans leurs erreurs, et de ce mal souffriraient
non seulement leurs victimes, mais encore eux-mêmes bien plus
profondément. C'est pourquoi la réaction naturelle de frapper en
retour, lorsqu'elle est motivée par une telle vérité, rejoint
l'attitude spirituelle qui, dans d'autres cas, se manifeste par le
pardon. Mais si une réaction sévère ne s'impose pas nécessairement
sur-le-champ, l'homme spirituel la recule en pardonnant encore et
encore, pour essayer de ramener le prochain en douceur à la vérité.
Il imite ainsi la longanimité de Dieu qui, Lui, —selon
l'islam—«s'est prescrit la Miséricorde» et qui a dit : «En
vérité, Ma Clémence a précédé Ma Colère. »De même, pour le
chrétien, «Dieu est Amour», et l'amour vrai de l'homme «couvre la
multitude des péchés».
Le juge qui condamne un
criminel estime qu’il mériterait lui-même le châtiment s’il
avait commis le crime. Il est absurde de vouloir abolir la peine de
mort - mesure de charité à l’égard de la collectivité ! - sous
prétexte qu’on n’aimerait pas être à la place du condamné ;
mais être à la place du condamné, c’est en même temps être
l’assassin ; si le condamné peut mériter notre sympathie, c’est
précisément parce qu’il peut reconnaître son crime et désirer
le payer de sa vie, en sorte qu’il n’y a plus d’antagonisme
entre lui et nous
Extraits de
Frithjof Schuon:
Les Stations de la Sagesse - COMPLEXITÉ DE LA NOTION DE CHARITÉ
L'Unité transcendante des religions - NATURE PARTICULIÈRE ET UNIVERSALITÉ DE LA TRADITION CHRÉTIENNE
Leo Schaya:
La Création en Dieu