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mardi 26 janvier 2021

La nature de Dieu


 Dieu est-il anthropomorphe ? Pense-t-il comme un humain ? Il est de bon ton de se moquer de la religion en parlant de « l'ami imaginaire » et du « SkyDaddy » des croyants. On relève avec beaucoup de rigueur les incohérences d'un Dieu omniscient avec les réactions humaines qu'il affiche dans la Bible. Un Dieu qui crée l'homme tout en sachant qu'il pêchera et le condamne à des souffrances en cas d'incroyances tout en étant pur Amour. Les chrétiens aimeraient-ils donc un tyran contradictoire et imaginaire ?
La réponse est simple et connue de l’origine même de la religion : Toutes les images sensibles et anthropomorphes de la divinité ne sont que des symboles pour évoquer une réalité supérieure.

“Ainsi faut-il parler à votre esprit, qui s’instruit seulement par des signes sensibles de ce qu’il fait ensuite objet d’intelligence. C’est pour cela qu’à votre faculté condescend l’Écriture, en donnant pieds et mains à Dieu, tandis qu’elle entend autre chose ; et que la Sainte Église à vos yeux représente sous un aspect humain Michel et Gabriel” {Paradis, IV, 40-45)


Dieu est le principe de toute chose. On ne peut donc pas le définir par les conditions dont il est lui-même l'origine comme le temps ou l'espace. Les rapports entre Dieu et les hommes peut être comparé à une sphère (en 3D) traversant une surface plane – le monde humain




Nous, créatures en 2 dimensions, sommes incapables de concevoir une dimension qui nous dépasse. Ainsi la manifestation d'une sphère sur notre plan prendra la forme d'un rond. Ce « rond » correspond analogiquement l'homme, voilà pourquoi il est dit qu'il est fait « à l'image de Dieu », mais il ne faut pas confondre l'image et ce qu'elle exprime. Dieu peut donc se manifester sur le plan humain avec ses limitations (le Christ étant la manifestation parfaite de Dieu) mais Sa nature réelle reste insaisissable et c'est ce qui explique les ellipses, les contradictions apparentes et les sentiments parfois « trop humains » appliqués à Dieu malgré son omniscience et sa transcendance.

On pourrait donc conclure avec Gustave Thibon, parlant de l'anthropomorphisme divin :

« Dieu ne peut entrer dans l'homme qu'en se rapetissant, tant la porte est basse - et aussi en se déguisant, en se présentant sous des faux noms, tant sa vraie nature est incompréhensible et indésirable pour l'homme de chair et d'orgueil. Mais, une fois entré, il reprend sa vraie stature et son vrai nom, et il fait éclater nos limites et notre moi. Pour lui aussi, la fin justifie les moyens!
Ainsi s'explique, dans la pratique religieuse, la nécessité de ces réductions du divin à l'humain et de tant de demi-mensonges qui sont comme l'enrobement pharmaceutique des plus hautes vérités.
Moralité : ne jamais confondre Dieu avec ses voies d'accès.
Dieu, comme les hommes, a sa voie étroite : celle qu'il doit emprunter pour s'introduire en nous. Faisons-lui crédit : comme le grain qui lève dans un sol rocailleux et dont les racines et la tige épousent d'abord la forme des obstacles qu'ils rencontrent, il fera bientôt éclater en grandissant toute notre misérable nature, y compris les étroits chemins par lesquels il est entré. »


mercredi 20 janvier 2021

Aphorismes de Gustave Thibon - L'ignorance étoilée

                                                               


                   

                                                                                     ***

Adorer Dieu n'a aucun sens là où il n'y a pas d'amitié - c'est-à-dire d'échanges intérieurs - avec Dieu : l'adoration n'est que l'expression d'un appétit ou d'une crainte serviles : une idolâtrie. Car le mot adorer n'implique pas a priori cette réciprocité qui est le signe essentiel de l'amitié. Cet incomparable maître à penser qu'est le langage courant ne s'y trompe pas : on dit couramment : j'adore la langouste ou j'adore le bridge, m ais il ne viendra à l'idée de personne d'affirmer (encore que le terme soit beaucoup moins fort) j'ai de l'amitié pour le bridge ou pour la langouste.

                                                                           ***

Aux moralistes. Votre catalogue des péchés filtre le moucheron et laisse passer le chameau. Vous avez inventé beaucoup de péchés et vous en laissez subsister, que dis-je ? vous en cultivez d'autres infiniment plus profonds et plus redoutables. Plus précisément, vous dénoncez les péchés, mais non le péché - ce mal substantiel, diffus et presque incurable qu'est le consentement à la médiocrité et la religion du confort intérieur -, cette suffisance de grenouille dans l'eau stérilisée ou dans l'eau bénite - et qui se retrouve partout, y compris dans vos vertus qui sont des paravents contre le souffle de l'esprit, et jusque dans vos repentirs qui sont des purges ou des toniques pour votre petit moi soucieux de sa petite santé.

                                                                          ***

Définition du vice : un péché commis sans plaisir. Il faudrait étendre cette formule et distinguer deux sortes ,de vices : les péchés commis sans plaisir et les vertus pratiquées sans amour.
                                                                          ***

Dieu ne peut entrer dans l'homme qu'en se rapetissant, tant la porte est basse - et aussi en se déguisant, en se présentant sous des faux noms, tant sa vraie nature est incompréhensible et indésirable pour l'homme de chair et d'orgueil. Mais, une fois entré, il reprend sa vraie stature et son vrai nom, et il fait éclater nos limites et notre moi. Pour lui aussi, la fin justifie les moyens! Ainsi s'explique, dans la pratique religieuse, la nécessité de ces réductions du divin à l'humain et de tant de demi-mensonges qui sont comme l'enrobement pharmaceutique des plus hautes vérités. Moralité : ne jamais confondre Dieu avec ses voies d'accès.
Dieu, comme les hommes, a sa voie étroite : celle qu'il doit emprunter pour s'introduire en nous. Faisons-lui crédit : comme le grain qui lève dans un sol rocailleux et dont les racines et la tige épousent d'abord la forme des obstacles qu'ils rencontrent, il fera bientôt éclater en grandissant toute notre misérable nature, y compris les étroits chemins par lesquels il est entré.-

Les stoïques, en prêchant le non-désir et l'indifférence, n'ont pas assez mis l'accent sur l'aspect positif du dépouillement - et leur doctrine apparaît par-là comme une apologie de l'insensibilité et du néant. En réalité, ne rien désirer, c'est se réserver pour le seul objet qui ne soit pas indigne de notre désir, c'est prendre de la distance avec le monde des choses bornées et tyranniques, non pour les perdre à jamais, mais pour les retrouver dans la pureté de leur source (car la distance infinie appelle l'intimité absolue), c'est passer de l'esclavage de l'attachement à la liberté de l'amour - en un mot, c'est transformer les biens de la Fortune en biens de l'âme : les choses viennent à moi comme des fiancées dans la mesure où je cesse de les poursuivre comme des proies et mon royaume intérieur s'accroît de tous mes refus de porter la main sur le monde extérieur. Le renoncement à l'avoir a pour effet la transmutation de l'avoir en être. Et c'est dans ce sens qu'il faut entendre le « bienheureux les pauvres », le « malheur aux riches » et la parabole du festin où les derniers seront les premiers. La passion, sous toutes ses formes, reste radicalement étrangère à cette dialectique du rien et du tout, de la solitude et de l'échange. Elle colle à son objet, ce qui signifie qu'elle est tout aussi incapable de s'en détacher que de le posséder du dedans, qu'elle exclut à la fois la distance et l'intimité.

jeudi 7 janvier 2021

Le vrai remède à la souffrance du monde - Frithjof Schuon

 Selon la conviction unanime de l'ancienne Chrétienté et de toutes les autres humanités traditionnelles, la cause de la souffrance dans le monde est la déchéance de l’homme et non un simple manque de science et d'organisation. Nul progrès ni nulle tyrannie ne viendra jamais à bout de la souffrance; seule la sainteté de tous y parviendrait dans une certaine mesure, s'il était possible en fait de la réaliser et de transformer ainsi le monde en une communauté de contemplatifs et en un nouveau Paradis terrestre.

Ce n'est pas à dire, assurément, que l'homme ne doive pas, conformément à sa nature et au simple bon sens, chercher à vaincre les maux qui se présentent dans sa vie; pour cela, il n’a besoin d’aucune injonction divine ni humaine. Mais chercher à établir dans un pays un relatif bien-être en vue de Dieu est une chose, et chercher à réaliser le bonheur parfait sur terre et en dehors de Dieu en est une autre ; ce second but est voué d'avance à l'échec, précisément parce que l’élimination durable de nos misères est fonction de notre conformité à la Nature divine, ou à notre fixation dans le « royaume de Dieu qui est au-dedans de vous ».

Tant que les hommes n'auront pas réalisé l’ « intériorité » sanctifiante, l'abolition des épreuves terrestres est non seulement impossible, elle n'est même pas désirable; car le pécheur — l’homme « extériorisé » — a besoin de souffrance pour expier ses fautes et pour s’arracher au péché, ou pour échapper à « l’ extériorité » dont le péché dérive.
Au point de vue spirituel, qui seul tient compte de la vraie cause de nos calamités, le mal est, non par définition ce qui fait souffrir, mais ce qui, même avec un maximum de confort ou d’agrément, ou de « justice » si l’on veut, frustre un maximum d’âmes de leurs fins dernières. Tout le problème se réduit en somme au nucléus de questions suivant : à quoi bon éliminer des effets si la cause demeure et continue à produire indéfiniment des effets semblables ?

Et à plus forte raison : à quoi bon éliminer les effets du mal au détriment de l'élimination de la cause même ; et enfin, à quoi bon les éliminer en remplaçant la cause par une autre encore bien plus pernicieuse, à savoir la haine du Souverain Bien et la passion des choses impermanentes ? En un mot : si l'on combat les calamités de ce monde en dehors de la vérité totale et du bien ultime, on créera des calamités incomparablement plus grandes, à commencer, précisément, par la négation de cette vérité et la confiscation de ce bien ; ceux qui entendent libérer l'homme d'une « frustration » séculaire sont en fait ceux qui lui imposent la plus radicale et la plus irréparable des frustrations.
 

Les fruits de l'utopie communiste


Certes, il est dans la nature de l’homme de chercher à améliorer le monde, mais il faut le faire d'une façon pleinement humaine et par conséquent divine. « Qui n'assemble pas avec Moi, disperse » : cette parole, comme bien d'autres, semble être devenue lettre morte et pourtant : « L'Eglise doit scruter les signes des temps et les interpréter à la lumière de l’Evangile », nous apprend une encyclique. En attendant, c’est mathématiquement l'inverse qui se fait. 

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Comprendre la religion, c'est l'accepter sans lui poser des conditions désinvoltes ; lui poser des conditions, c'est évidemment ne pas la comprendre et la rendre subjectivement inefficace ; l’absence de marchandage fait partie de l'intégrité de la foi. Poser des conditions, — que ce soit sur le plan du « bien-être » individuel ou social ou sur celui de la liturgie que l’on voudrait aussi plate et triviale que possible, — c’est ignorer fondamentalement ce qu'est la religion, ce qu’est Dieu et ce qu'est l’homme; c’est réduire d’emblée la religion à un arrière plan neutre et inopérant qu’elle ne saurait être en aucune façon, et c’est lui enlever d’avance tous ses droits et toute sa raison d’être.
L'humanitarisme profane, avec lequel la religion officielle entend se confondre de plus en plus, est incompatible avec la vérité totale et par conséquent aussi avec la véritable charité, pour ia simple raison que le bien-être matériel de l’homme terrestre n’est pas tout le bien-être et ne coïncide pas, en fait, avec l'intérêt global de la personne humaine immortelle. 

« Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît » 
Matthieu (6, 33)

Source : Esotérisme comme principe et comme voie - Frithjof Schuon

mardi 5 janvier 2021

LA FOI - Emmanuel d’Hooghvorst



Nous trouvons dans le Coran, Sourate 28 L’Histoire, au verset 37:

"Mon Dieu connaît ceux que la foi éclaire et qui auront le paradis pour récompense. Certainement la félicité ne sera point le partage des méchants."

Je ne sais pas si vous vous rendez suffisamment compte de la nécessité de la foi dans la voie où nous sommes engagés. Tous les dons parfaits viennent de Dieu seul, et on dirait que cela gêne terriblement beaucoup de gens tant on les voit s’agiter pour essayer d’obtenir par eux-mêmes ce qu’ils refusent de demander à Dieu. Il est fort difficile au début de comprendre la nécessité et la valeur de la foi en Dieu. Je le sais par expérience personnelle et c’est pour cela que j’attire votre attention sur cette nécessité. Et je voudrais préciser ma pensée. Pour employer le langage de la théologie catholique, la foi est une vertu que nous pouvons envisager sous deux aspects différents, un aspect théologique et un aspect théologal.

Le nombre des croyants qui possèdent la vertu théologique de la foi est très nombreux. Nous côtoyons tous les jours des gens, qu’ils appartiennent ou non à une religion, qui nous disent qu’ils croient en Dieu. Ils croient en Dieu théologiquement, ils croient par exemple au Dieu de Voltaire, l’horloger qui a fabriqué et remonté la pendule du monde. C’est une foi peut-être un peu sentimentale, mais surtout intellectuelle ; c’est l’esprit qui s’incline devant l’évidence de l’existence de Dieu.

Mais cette foi n’entre pas dans leur vie. Toute autre est la foi théologale, et, celle-là beaucoup plus rare. C’est la foi qui pénètre toute notre vie, et qui règle notre comportement dans ce monde et celle-là seule a quelque valeur aux yeux de Dieu parce qu’elle établit en quelque sorte avec lui un lien de familiarité, un lien de famille, un lien qui fait que nous nous faisons connaître à Dieu. C’est pour cela que le prophète dit :

 Mon Dieu connaît ceux que la foi éclaire.

C’est ainsi que la vie du croyant doit être absolument différente de celle du profane qui est obligé de travailler sans cesse et de s’agiter pour vivre, parce qu’il est seul au monde et qu’on peut dire d’une certaine façon que là, Dieu ne le connaît pas, même s’il participe tous les dimanches à l’office divin, même s’il récite mécaniquement tous les jours des prières apprises par cœur. Le véritable croyant est calme, serein, toujours joyeux et quand il désire quelque chose, il le demande à Dieu, sans rien attendre du monde, ni de lui-même. C’est un grand bienfait de Dieu, d’avoir cette foi, et peut-être ne la possédons-nous pas. Dans ce cas commençons par le demander à Dieu, par lui demander de nous l’accorder, non par l’effet de nos mérites personnels mais en vertu de sa miséricorde. Sachez que si vous avez la foi, tout ce que vous demanderez à Dieu, Il vous l’accordera : vous m’entendez bien ! Tout ce que vous demanderez avec foi, vous le verrez se réaliser. C’est un secret dangereux et terrible que je vous donne là. Prenez donc bien garde à ce que vous demanderez, pour ne pas demeurer ridiculement au dessous du don de Dieu.


Peut-être avez-vous déjà lu dans ce livre admirable qu’est l’histoire des chevaliers de la Table Ronde, l’histoire de la quête du Saint Graal par Lancelot du Lac. Ce chevalier, parti comme tant d’autres à la recherche du Graal, apporté autrefois par Joseph d’Arimathie dans la Bretagne Bleue, parvint un jour comme Hercule à l’embranchement de deux voies qui se séparaient en forme de Y.
Et il entendit une voix qui l’avertissait que ces deux voies menaient à un but bien différent. L’une était celle de la chevalerie terrestre, l’autre bien plus difficile, de la chevalerie célestielle ; et la voix l’avertissait que s’il choisissait cette dernière, il lui faudrait d’autres armes que celles qu’il avait employées jusque-là. Lancelot s’y engagea. Je passe sur les longs détails des événements qui lui advinrent par la suite. Mais un jour, après avoir longtemps erré dans la forêt solitaire, après avoir durement combattu, après avoir beaucoup prié, il vit soudain se dresser devant lui, comme par magie, le château enchanté, le Castel du Graal en lequel se trouve le parfait contentement.

Il traversa le pont levis et pénétra tout armé dans la cour du château où il vit quatre lions rugissants prêts à lui barrer la route. Lancelot qui avait le cœur brave, en avait vu d’autres. Il baissa sa lance, se mit en garde et mit son cheval au galop pour foncer sur les lions. Mais à ce moment, une main invisible lui asséna une gifle avec une telle force qu’il roula à terre, désarçonné. Tandis qu’il se relevait tout piteusement, considérant son casque bosselé, étirant ses membres endoloris, il entendit une voix céleste qui lui disait : 

« O Lancelot, tu as trop préjugé de tes forces, ici tes armes ne valent rien, tu as choisi une voie qui n’était pas pour les orgueilleux comme toi. Si seulement, tu avais eu la foi en l’amour de ton Seigneur, tu serais passé tranquillement devant ces lions qui se seraient écartés devant toi, car ils eussent reconnu en toi un familier de la maison ». 

Car ici, je dois ajouter quelque chose à ma définition de la vertu théologale de la foi : ce n’est pas la foi en Dieu que nous devons avoir seulement, mais la foi en l’Amour de Dieu, car c’est à cela que le Père reconnaît ses enfants. Mon Dieu connaît ceux que la foi éclaire… Il les reconnaît au fait qu’ils croient en son amour. C’est le même prophète Mahomet qui dit quelque part que Dieu ne donne sa sagesse qu’à ceux qui ont un cœur.

SOURCE

dimanche 3 janvier 2021

De la charité - Frithjof Schuon et Leo Schaya

La plupart de nos contemporains semblent oublier que dans la vraie charité Dieu est « premier servi », comme disait Jeanne d’Arc ; c’est-à-dire qu’on oublie que la charité, c’est essentiellement : aimer Dieu plus que nous mêmes, aimer le prochain comme nous-mêmes, donc nous aimer nous-mêmes, mais moins que Dieu ; ne pas aimer le prochain plus que nous-mêmes, et ne pas nous croire obligés de lui donner ce que, à notre avis, nous ne mériterions pas si nous étions à sa place.


Aimer Dieu n’est pas cultiver un sentiment - c’est-à-dire quelque chose dont nous jouissons sans savoir si Dieu en jouit - mais éliminer de l’âme ce qui empêche Dieu d’y entrer ; ou encore, c’est réaliser en nous ce qui, en vertu des correspondances analogiques, est conforme à la Présence divine. Aimer le prochain - et il faut l’aimer en fonction de notre amour de Dieu et en vertu de l’amour de Dieu pour nous - c’est se placer dans l’autre, abolir la distinction illusoire entre « moi » et « toi », comme l’amour de Dieu est au fond l’abolition de la séparation qui « nous » éloigne de « Lui ». L’amour du prochain opère indirectement la Présence divine en nous : quand l’homme se place dans le prochain, Dieu se place dans l’homme ; abolir ce qui nous sépare du prochain, c’est abolir ce qui nous sépare de Dieu.





Nous pourrions aussi nous exprimer ainsi : si nous devons aimer Dieu, et l’aimer plus que nous-mêmes et le prochain, c’est parce que l’amour existe avant nous et que nous en sommes issus ; nous aimons de par notre existence. Nous n’aimons, en dernière analyse, que par Dieu et pour Dieu ; or il est de toute évidence illogique d’aimer les effets éphémères en dehors de leur Cause immuable : en revanche, quiconque aime la Cause, aime par là même ce qui rend aimables les effets, à savoir la Cause qui s’y manifeste par les qualités. Aimer les créatures en dehors de Dieu, est aussi insensé que de vouloir enfermer les rayons solaires dans une boîte.

Maintenant, si en aimant la Cause divine nous aimons ce qui rend aimables les choses terrestres, cet amour de la Cause exige de nous l’amour des effets, non pour eux-mêmes ni pour nous-mêmes, mais par amour de la Cause. La passion pour la créature enlève à l’amour son objet réel et sa raison suffisante, elle ne fait donc point partie de la charité ; qui aime l’effet pour lui même, ne l’aime précisément pas en tant qu’effet, mais comme une cause, et c’est là prendre la créature pour ce quelle n’est pas, et haïr indirectement la Cause dont dérive toute perfection et tout amour.

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Cette perspective explique pourquoi nous devons aimer aussi nos ennemis : c’est qu’ils existent, ce qui prouve que Dieu les aime a priori ; du reste, leur inimitié peut n’être qu’accidentelle, et dans ce cas, il se peut qu’ils soient meilleurs que nous et que Dieu les aime plus que nous. Nous ne sommes peut-être pas capables d’en juger, bien que, d’un autre côté, la charité ne nous dispense jamais du discernement entre la vérité et l’erreur, là où l’alternative se pose ; mais même quand notre intelligence, don de Dieu, nous permet de constater que nous avons raison et que d’autres ont tort - ou plutôt quelle nous oblige à cette constatation, que nous le voulions ou non — nous ne pouvons échapper à la loi d’amour, c’est-à-dire qu’il faut nous unir en toute circonstance à l’amour qui est là, qui préexiste, qui nous a créés et nous soutient - l’amor che muove il sole e l’altre stelle (Dante, Paradiso) — et qui englobe tout ce qui existe avec nous.

La doctrine du Christ, laquelle situe le mystère de la charité au centre de la vie spirituelle, tient en ces mots : aimer le prochain comme soi-même, et l’aimer comme Dieu aime la création (sa manifestation) afin de participer à cet amour universel, et par conséquent : aimer celui qui nous hait, parce que l’Amour divin englobe toute la création, et parce qu’il faut surmonter la scission illusoire entre « moi » et « l’autre ». Chez Dieu, l’amour est bienheureuse affirmation de soi : en lui-même par la Béatitude, et « en dehors » de lui-même par la création ; celle-ci est comme l’effusion de la Béatitude divine dans le néant. Dieu est Amour, dans sa Vie et dans son Acte.






[Une] dernière réserve s'impose.
Prenons l'exemple de l'amour qui commande à certains moments de «tendre la joue gauche »après avoir été «frappé sur la joue droite », au lieu de suivre la réaction naturelle de frapper en retour. Nous disons : à certains moments, et non dans tous les cas, car si le pardon est une expression de l'amour, la rigueur peut l'être également ; sans elle, des malfaiteurs poursuivraient leurs actions néfastes en se complaisant irrémédiablement dans leurs erreurs, et de ce mal souffriraient non seulement leurs victimes, mais encore eux-mêmes bien plus profondément.
C'est pourquoi la réaction naturelle de frapper en retour, lorsqu'elle est motivée par une telle vérité, rejoint l'attitude spirituelle qui, dans d'autres cas, se manifeste par le pardon. Mais si une réaction sévère ne s'impose pas nécessairement sur-le-champ, l'homme spirituel la recule en pardonnant encore et encore, pour essayer de ramener le prochain en douceur à la vérité. Il imite ainsi la longanimité de Dieu qui, Lui, —selon l'islam—«s'est prescrit la Miséricorde» et qui a dit : «En vérité, Ma Clémence a précédé Ma Colère. »De même, pour le chrétien, «Dieu est Amour», et l'amour vrai de l'homme «couvre la multitude des péchés».

Le juge qui condamne un criminel estime qu’il mériterait lui-même le châtiment s’il avait commis le crime. Il est absurde de vouloir abolir la peine de mort - mesure de charité à l’égard de la collectivité ! - sous prétexte qu’on n’aimerait pas être à la place du condamné ; mais être à la place du condamné, c’est en même temps être l’assassin ; si le condamné peut mériter notre sympathie, c’est précisément parce qu’il peut reconnaître son crime et désirer le payer de sa vie, en sorte qu’il n’y a plus d’antagonisme entre lui et nous

Extraits de 
Frithjof Schuon: 
Les Stations de la Sagesse - COMPLEXITÉ DE LA NOTION DE CHARITÉ 
L'Unité transcendante des religions - NATURE PARTICULIÈRE ET UNIVERSALITÉ DE LA TRADITION CHRÉTIENNE
Leo Schaya: 
La Création en Dieu

dimanche 9 décembre 2018

La vertu perdue du rite



"Dieu ayant laissé l'homme primordial la liberté de s'éloigner de Lui, donc du pôle divin de la Vérité, de Vie, et de Lumière, parce qu'Il est en même temps la source de toute Bonté, offre à l'homme déchu, au cours des temps, donc au long de son involution des "échelles" divines pour qu'il puisse remonter vers la Lumière et réintégrer son Etat primordial : ce sont les envoyés divins, les grands "missionnés", les fondateurs de religions et parfois même de véritables "avataras" du Verbe, qui ont tous pour fonction de ramener l'involution de l'humanité parfois trop rapide et chaotique (en particulier à la fin de chaque Ere zodiacale) dans l'harmonie de la Loi des cycles...

A l'entrée de la dernière Ere, celle des Poissons, l'humanité ayant alors besoin non pas d'un "redressement" partiel mais d'une rédemption totale, la Monade suprême dépêche sur Terre Le Logos divin lui-même : Pour la première fois dans l'histoire du monde, le Verbe Divin, Seconde partie de la Trinité, s'incarne dans le corps d'un homme sans cesser d'être Dieu, mais en assumant totalement Sa condition d'homme. Il se fait "pêcheur d'hommes" et accomplît le Sacrifice suprême du Golgotha en immolant, à travers l'acceptation de la plus extrême souffrance, le corps humain qu'Il avait revêtu par Amour. Il est le nouvel Adam qui répare la faute du premier. "
-Jean Phaure, le Cycle de l'humanité Adamique.
https://fr.scribd.com/doc/58679859/Jean-Phaure-1973-Le-cycle-de-l-humanite-adamique


Dégagé de tout son bagage moral, sacrifice signifie étymologiquement "rendre sacré", qu'il s'agisse de l'offrande  ou de l'effet que l'on souhaite obtenir par elle. Autrement dit, le sacrifice établit une véritable communication entre le monde céleste  et le notre. Cette notion de sacrifice, particulièrement importante dans le rite de l'eucharistie, fut perdue au cours des siècles jusqu'à ce que les protestants actuels n'en fasse qu'un simple "repas mémoriel" et "symbolique" au sens le plus profane de ce mot.

On ne peut pas vraiment leur jeter la pierre. Si l'on s'attache à la lettre, on peut effectivement voir les choses ainsi :

"Ensuite il prit du pain; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le leur donna, en disant: Ceci est mon corps, qui est donné pour vous; faites ceci en mémoire de moi."
(Saint Luc 22:19)

A condition de ne pas oublier le verset qui vient à sa suite :

"Il prit de même la coupe, après le souper, et la leur donna, en disant: Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, qui est répandu pour vous."

Le Christ, comme tous les grands spirituels ne parlait point en vain, et chacune de ses paroles, découlant de Dieu même, possède de multiples sens qui loin de s'opposer, se complètent. En d'autres termes, s'il faut répéter l'eucharistie en mémoire du Christ, c'est parce que celui-ci rejoue en mode symbolique le sacrifice ultime du Golgotha et permet à tout croyant d'y participer, et donc de recevoir l'énergie spirituelle, la grâce que le Christ a pu faire descendre sur l'humanité en souffrant sur la croix.
Dieu est Le Tout-Puissant, mais ne peut "tricher" contre les lois qu'Il a Lui-même établies. Un miracle l'est par rapport aux lois physiques de ce monde mais obéit à celles du Monde spirituel. Que ceux qui trouvent la doctrine catholique et orthodoxe de l'eucharistie réfléchissent à cela. Loin d'être un obscur mystère, le Christ a tout simplement accomplit le plus grand acte de "magie blanche" de tous les temps afin que chacun puisse être sauvé.

Une fois cette dimension sacrificielle au sens propre du mot acceptée, la mise en garde Saint Paul dans son épître aux Corinthiens prend une toute autre résonance.

"Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne. 
Ainsi donc, quiconque mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement aura à répondre du corps et du sang du Seigneur. 
Que chacun donc s'éprouve soi-même, et qu'ainsi il mange de ce pain et boive de cette coupe ; 
 car celui qui mange et boit, mange et boit sa propre condamnation, s'il ne discerne le Corps."

-1Co 11 (versets 26 à 29)-

Loin d'être une simple "profanation", l'homme qui participe au rite de l'eucharistie sans s'être purifié comme l'exige l'Eglise subit le "choc en retour" des influences spirituelles, et ce, même s'il ne les perçoit pas lui-même. Quant à l'homme vraiment pur et croyant c'est un manteau de gloire et de grâces qui se déposera délicatement sur ses épaules.